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Nos ancêtres les barbares

Voici un extrait de texte médiéval dans lequel un auteur musulman du XIIe siècle, Usâma Ibn Munqidh, dénonce et tourne en ridicule les pratiques médicales des Francs de son époque. Les sciences du monde musulman, et en particulier la médecine, sont alors bien plus élaborées que celles du monde franc.

L’auteur, Usâma Ibn Munqidh, est un prince syrien et émir de Shayzar ou Chayzar (Syrie), né en juillet 1095, au moment des préparatifs de la première croisade (novembre 1095 : appel d’Urbain II à Clermont) et mort en 1188. Connu comme l’auteur d’une œuvre singulière, le Kitâb al-I’tibâr (”Livre de l’enseignement par l’exemple” ; l’I’tibâr signifie “l’expérience”), Usâma a cependant composé une douzaine d’ouvrages portant notamment sur la poétique ou l’histoire, un recueil de poésies, et le Livre du Bâton, recueil d’anecdotes, de vers, de traits d’esprit et de proverbes sur les bâtons. Voici comment il décrit les pratiques aberrantes des médecins francs, telles qu’il les aurait lui-même observées :

Le maître d’al-Munâyt’ira écrivit à mon oncle pour lui demander de lui envoyer un médecin pour soigner certains de ses compagnons malades. Mon oncle lui dépêcha un médecin chrétien nommé Thâbit.

Celui-ci fut de retour en moins de six jours et nous lui dîmes : « Tu as eu vite fait de soigner ces malades ! » Voici ce qu’il nous raconta : « on me présenta un chevalier qui avait une tumeur à la jambe et une femme atteinte de consomption. Je mis un emplâtre au chevalier, la tumeur s’ouvrit et s’améliora ; je prescrivis une diète à la femme pour lui rafraîchir le tempérament. Mais voici qu’arrive un médecin franc, lequel déclara : « Cet homme ne sait pas les soigner ! » et, s’adressant au chevalier, il lui demanda : « Que préfères-tu ? Vivre avec une seule jambe ou mourir avec les deux ? ». Le patient ayant répondu qu’il aimait mieux vivre avec une seule jambe, le médecin ordonna : « amenez-moi un chevalier solide et une hache bien aiguisée. » Arrivèrent le chevalier et la hache tandis que j’étais toujours présent. Le médecin plaça la jambe sur un billot de bois et dit au chevalier : »Donne-lui un bon coup de hache pour la couper net ! » Sous mes yeux, l’homme frappa d’un premier coup, puis, ne l’ayant pas bien coupée, d’un second ; la moelle de la jambe gicla et le blessé mourut à l’instant même.

Examinant la femme, le médecin dit : « Elle a dans la tête un démon qui est amoureux d’elle. Coupez-lui les cheveux ! » On les lui coupa et elle recommença à manger de leur nourriture, avec de l’ail et de la moutarde, ce qui augmenta la consomption. « C’est donc que le diable lui est entré dans la tête », trancha le médecin, et saisissant un rasoir, il lui fit une incision en forme de croix, écarta le cerveau pour faire apparaître l’os de la tête et le frotta avec du sel […] et la femme mourut sur le champ. Je demandai alors : » Vous n’avez plus besoin de moi ? » Ils me dirent que non et je m’en revins après avoir appris de leur médecine bien des choses que précédemment j’ignorais.

A cette lecture, on se dit qu’on aurait préféré être musulman plutôt que franc si l’on avait dû vivre au IXe siècle ! … ce qui me paraît être une chose plutôt bénéfique à imaginer, vu la bien piètre image que doit assumer l’Islam dans notre société française aujourd’hui … toutefois, mon but n’étant pas de faire l’apologie de l’Islam, au Moyen Age ou à toute autre époque, je précise la chose suivante : la médecine antique a été transmise à l’Occident en grande partie grâce aux manuscrits arabes, qui avaient conservé et traduit les textes de Galien, notamment. Mais il faut quand même savoir que les premiers grands médecins du monde islamique, au VIIIe siècle, étaient des chrétiens ! C’étaient des personnages appartenant aux groupes majoritairement musulmans (Arabes, Syriens, etc.) mais ils étaient chrétiens. Comme quoi, rien n’est simple et l’histoire devrait toujours être l’école de la nuance.

 

Edition : Usâma Ibn Munqidh, Des enseignements de la vie. Souvenirs d’un gentilhomme syrien du temps des croisades, éd. A. Miquel, Paris, 1983, p. 291-293.

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