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Article du Blog LeBonEcu

C’est Byzance !

C’est Byzance !

Byzance ? Comme c’est Byzance…

Au Xe siècle, le cérémonial à la cour de l’empereur byzantin, héritier des empereurs romains antiques, est empreint de faste et de sacralité. Nous en connaissons certains aspects grâce à un texte appelé le Livre des Cérémonies, recueil officiel de règles cérémonielles et de récits de couronnements impériaux qui fut réalisé au Xe siècle. Les récits duLivre des Cérémonies montrent l’empereur dans toute sa gloire, acclamé par les foules, revêtu des insignes et des vêtements sacrés du pouvoir, image vivante de la présence divine à la tête de la société chrétienne de Byzance. Le cérémonial extrêmement précis et hiératique de la cour s’attache à reproduire, en son sein, l’ordonnancement divin du monde. Chaque geste, vêtement, parole et silence est réglementé.

Les sources sur la vie à la cour de l’empire byzantin ne sont cependant pas très nombreuses et bien des aspects restent mal connus des historiens. D’autres textes médiévaux sont donc utilisés pour tenter de mieux les connaître. On a conservé, notamment, les récits d’ambassade de l’Italien Liutprand de Crémone, qui se rendit à deux reprises à Constantinople pour y rencontrer l’empereur Nicéphore Phocas. Liutprand observe et décrit en détail la vie courtisane dans la capitale byzantine : « Par la grâce d’une plume alerte, c’est de plain-pied que l’on entre avec lui dans les salles de réception du Grand Palais. On assiste ainsi véritablement à ses côtés aux banquets, on hume les fumets des plats relevés que l’on y sert, on perçoit les intonations variées des conversations, et il est jusqu’au silence des solennités qui nous devient parfois comme palpable. » ( S. Lerou, p. 9).

Si la première ambassade de Liutprand à Constantinople se déroule sans encombre, la seconde s’effectue dans un contexte politique très conflictuel et l’ambassadeur est reçu plus que froidement par l’empereur Nicéphore. Il voit et subit alors l’envers de ce décor d’ordre et de magnificence. De retour dans son pays, Liutprand livre un récit férocement satirique de ce qu’il a observé à Byzance.

Par conséquent, nous disposons donc aujourd’hui de textes très antithétiques concernant le cérémonial impérial byzantin, en particulier sous le règne de l’empereur Nicéphore Phocas (963-969). Le Livre des Cérémonies rapporte ainsi les acclamations du peuple en liesse le jour du couronnement de Nicéphore :

Bienvenue, Nicéphore, autokratôr des Romains ! (…) Bienvenue, très valereux vainqueur, toujours auguste ! Bienvenue, toi par qui les nations ont été soumises ! Ismaël, vaincu par toi, est frappé de stupeur. Par toi les sceptres des Romains sont affermis. Va, prospère et règne ! (…) Réjouis-toi donc, ville des romains ! Reçois Nicéphore, couronné par Dieu, car il est venu, illuminant réellement tout ce qui est sous le soleil !

… Et voici la description que fait Liutprand de Crémone, furieux des vexations subies lors de son séjour, d’une autre cérémonie glorifiant le même empereur :

Alors qu’avançait le monstre, qui semblait ramper, les psalteis criaient bien fort pour l’aduler : « Voici venir l’Etoile du matin, Eos se lève dont le regard reflète les rayons du soleil, la pâle mort des Sarrasins, Nicéphore Médôn (c’est-à-dire « le prince ») ! » (…) ils auraient fait preuve de beaucoup plus d’à-propos alors en chantant : « Viens, charbon éteint, le Noiraud, à la démarche de vieille femme, au visage de faune, viens campagnard, rôdeur des bois, homme aux pieds de chèvre, cornu, mi-homme mi-bête, rustre, indocile, barbare, dur, vilain, rebelle, Cappadocien ! » Ainsi tout gonflé de ces refrains mensongers, il pénétra dans Sainte-Sophie, pendant que les empereurs, ses seigneurs , le suivaient de loin et l’adoraient, se prosternant jusqu’à terre pour lui donner le baiser de paix.

Le portrait que livre Liutprand du glorieux empereur Nicéphore un peu avant dans le récit mérite également le détour :

Le 7 des ides , c’est-à-dire le jour même de la Pentecôte, je fus introduit auprès de Nicéphore (…) ; c’est un homme assez monstrueux, une sorte de Pygmée, à la tête grasse, et ses tout petits yeux le font ressembler à une taupe ; sa barbe courte, large, drue et à moitié blanche, est repoussante ; un cou épais comme un doigt l’enlaidit ; ses cheveux longs et fournis le font ressembler d’assez près à un porc tandis que sa couleur évoque un Ethiopien, « qu’on ne voudrait pas rencontrer en pleine nuit » ; il a une large panse, les fesses décharnées, ses cuisses sont démesurément longues par rapport à sa petite taille, ses jambes sont courtes tout comme ses talons et ses pieds ; il est vêtu d’une veste de soie, mais beaucoup trop vieille et devenue, en raison d’un usage quotidien, repoussante et jaunâtre ; il est chaussé selon la mode de Sicyone , arrogant quand il parle, rusé comme un renard et semblable à Ulysse pour le parjure et le mensonge.

Les considérations méprisantes que Liutprand multiplie à l’égard des Byzantins relèvent d’une longue tradition latine de poncifs à l’égard des Grecs, qui remonte à l’Antiquité et qui se poursuit bien au-delà du Moyen-Age. Le récit de Liutprand occupe ainsi une place importante dans la légende noire de Byzance. A partir de 800 et du couronnement de Charlemagne comme premier empereur d’Occident depuis la chute des Romains, Byzance, qui est l’héritière directe de l’empire romain, gêne. Les dissensions s’aggravent progressivement. Les Croisés latins pillent Constantinople en 1204, dénonçant le schisme des Grecs. L’Empire byzantin se réduit ensuite au cours des siècles ; Pétrarque parle d’un « empire infâme ». Il disparaît en 1453. Peu après, les cours européennes découvrent tout ce que pouvaient apporter les manuscrits grecs à l’humanisme des Etats modernes. Mais lorsque les Lumières vinrent à leur tout se préoccuper de sa longue histoire ce fut pour en souligner la vacuité, puisque, absolutiste, il était supposément obscurantiste. Byzance ne revint en grâce qu’au XIXe siècle, mais dans le cadre de la mode “fin de siècle” goûtée par les artistes décadents, comme Paul Verlaine dans “Langueur” :

Je suis l’Empire à la fin de la décadence,
Qui regarde passer les grands Barbares blancs,
En composant des acrostiches indolents,
D’un style où la langueur du soleil danse.

Ambassades à Byzance, Liutprand de Crémone, traduit du latin par Joël Schnapp, présentation de Sandrine Lerou, Editions Anacharsis, Toulouse, 2004, extraits pp. 47-48 et 53-54. Livre des Cérémonies, I, 96, édité par I. I. reiske, Constantini Porphyrogeniti De Ceremoniis Aulae byzantinae, Bonn, 1828, pp. 433-440.

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