Pour une meilleure expérience utilisez CHROME, FIREFOX, OPERA, ou Internet Explorer.

Article

Le médecin et les démons

Les spécialistes du Moyen Age sont souvent agacés d’entendre parler de leur période de prédilection comme d’une époque marquée par l’obscurantisme et le recul de la rationalité. Ce cliché reste encore trop répandu. On possède pourtant beaucoup de traces de l’intensité des recherches intellectuelles et scientifiques de la période médiévale.

Le médecin Jacques Despars, qui vivait à Paris au XVe siècle, en est l’exemple. Dans ses écrits médicaux, il s’en prend lui-même à ce qu’il considère comme de l’obscurantisme de la part de ses contemporains : ceux-ci, en effet, se méfient beaucoup des médecins et préfèrent souvent s’en remettre à l’action protectrice et guérisseuse d’un saint en cas de maladie. Dans le même ordre d’idées, ils attribuent facilement les maladies, y compris les atteintes à la santé mentale, à l’œuvre des démons et pensent que les corps et les âmes peuvent être possédés par un mal qui est en fait l’invasion de la personne par le démon. Jacques Despars considère cette manière de voir comme de la superstition. La théorie médicale repose, au contraire, sur un jeu de causes et d’effets qui appartient strictement à l’ordre de la nature, dont sont exclues l’intervention divine comme l’intervention démoniaque. Voici comment il expose son opinion :

C’est l’opinion commune de la foule et de certains théologiens que de dire des mélancoliques et des maniaques qu’ils ont le diable dans le corps, ce que souvent les malades croient eux-mêmes et proclament. Ceux qui se fient à ces idées vulgaires ne recherchent pas, pour le soin de leur maladie, l’aide des médecins, mais celle des saints réputés avoir reçu de Dieu le pouvoir de chasser les démons, comme saint Hermès, saint Hubert ou saint Acaire1. Ils n’espèrent obtenir les suffrages de ces saints qu’en effectuant des neuvaines dans les églises qui leur sont dédiées et en s’entravant à côté d’autres malades, liés par des chaînes de fer ou d’autre nature. Si, au lieu de faire ces neuvaines, ils recourent aux conseils des médecins, la foule stupide estime que les suffrages des saints en sont niés, empêchés ou retardés ; en effet, la croyance est qu’il faut d’abord éprouver la puissance de Dieu et de ses saints, et que ces derniers jalouseraient les médecins et leurs œuvres.

Dans un autre passage, Jacques Despars s’insurge à nouveau contre la croyance répandue à la possession démoniaque. Il tente cependant de tempérer quelque peu son propos pour ne pas fâcher les maîtres en théologie de l’Université de Paris, qui risquent de voir d’un mauvais œil que l’on critique ainsi la possibilité d’une intervention surnaturelle dans le monde naturel. L’extrait montre la précocité des théories scientifiques rationnelles sur le rôle de l’imagination dans les désordres mentaux. L’Occident n’a pas attendu Freud pour savoir que l’homme a une activité mentale inconsciente !

Les sortilèges et les incantations n’ont naturellement aucun effet ni ne peuvent faire passer les hommes de la santé à la maladie : ceux qui se croient envoûtés ou soumis à un sortilège s’envoûtent eux-mêmes ou s’ensorcèlent par leur imagination corrompue. Je ne veux cependant pas nier qu’avec la permission de Dieu, des démons ou des esprits malins puissent agir sur la santé mentale et physique des hommes et, qu’ils aient aujourd’hui une quelconque familiarité avec des magiciens ou des magiciennes afin d’être utilisés à travers des sortilèges et des incantations, je m’en remets sur cela aux maîtres en théologie. Je dirai cependant, en me soumettant à l’approbation des théologiens, deux choses que je ne crois pas contraires à la loi de mon Dieu. D’abord, il n’est jamais venu vers moi, jusqu’à maintenant, aucune personne, suspectant d’être victime d’un sortilège et cherchant un remède, que je n’ai pas pu débarrasser de son fantasme (imaginatio) de sortilège ; primo, parce que je savais que chez beaucoup une fausse imagination les fait tomber dans la langueur ou dans la mort ; secundo, parce qu’il me semblait que leur cas pouvait être suffisamment ramené à des principes naturels. Ensuite, je dis, en me fiant à l’aide et à la clémence de Dieu, que je défie tout sorcier, sorcière, enchanteur ou faiseur d’images de pouvoir par attouchement, incantation ou maléfice, me faire bouger le petit doigt.

Extraits du Commentaire au Canon d’Avicenne, édition de Lyon, 1498, III.1.4.18 et I.2.1.2. Traduit du latin par Danielle Jacquart, cité et commenté dans son ouvrage La médecine médiévale dans le cadre parisien, Fayard, 1998, p. 320.

Pour ceux que la médecine au Moyen Age intéresse, vous pouvez lire en ligne le numéro spécial de la revue scientifique Médiévales sur le thème “Ethique et pratiques médicales”.

laissez votre commentaire


Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. Apprenez comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Aucun évènements prévu pour le moment.

Haut
%d blogueurs aiment cette page :